NOUVEAU CONCEPT ÉCONOMIQUE – L’ÉCONOMIE DES RÉFLEXES : ET SI LE DÉVELOPPEMENT AFRICAIN COMMENÇAIT PAR LA MAÎTRISE DU QUOTIDIEN ?

Depuis plusieurs décennies, la réflexion économique sur l’Afrique est dominée par les mêmes recettes : croissance du PIB, grands projets structurants, investissements étrangers massifs, plans de développement à long terme. Pourtant, malgré cette abondance de stratégies, une réalité persiste : le pouvoir d’achat des populations progresse peu, les déséquilibres extérieurs demeurent profonds et la trajectoire de développement reste fragile.
Cette situation invite à une remise en question fondamentale : et si le problème du développement africain n’était pas seulement un déficit d’investissements, mais aussi un déficit de maîtrise ?
C’est dans cette perspective que s’inscrit ce que je propose d’appeler l’économie des réflexes.
REDONNER UN SENS CONCRET À L’ÉCONOMIE
L’économie est trop souvent perçue comme une discipline abstraite, réservée aux experts, aux modèles et aux statistiques. Or, dans sa dimension la plus essentielle, l’économie est d’abord une science de l’usage : usage des ressources, usage de l’énergie, usage du temps, usage de la monnaie.
Dans de nombreux pays africains, le problème n’est pas uniquement que la richesse est insuffisante, mais qu’une part importante de cette richesse potentielle est dissipée chaque jour, silencieusement, par des gaspillages cumulés : eau perdue, électricité inutilement consommée, équipements de mauvaise qualité remplacés trop fréquemment, importations répétitives sans valeur ajoutée locale.
L’économie des réflexes part d’un postulat simple :
des gestes quotidiens, lorsqu’ils sont intelligemment encadrés et généralisés, peuvent produire des effets macroéconomiques majeurs.
L’ÉCONOMIE DES RÉFLEXES : DÉFINITION
L’économie des réflexes consiste à intégrer l’intelligence économique directement dans les usages quotidiens, à travers des équipements, des normes simples et des comportements incorporés, afin de générer des gains économiques immédiats sans attendre de lourds investissements.
Ce n’est ni une économie de la restriction, ni une économie de la pénurie.
C’est une économie de l’optimisation silencieuse.
LA QUESTION ÉNERGÉTIQUE : LE TERRAIN NATUREL DE L’ÉCONOMIE DES RÉFLEXES
S’il existe un domaine où l’économie des réflexes peut transformer profondément les trajectoires africaines, c’est bien celui de l’énergie, au sens large : électricité, eau, hydraulique.
Prenons des exemples simples, souvent négligés dans les politiques publiques.
La généralisation d’équipements à arrêt automatique pour l’eau — robinets temporisés, débits calibrés, coupure après inactivité — permettrait de réduire drastiquement le gaspillage hydraulique. Or, chaque mètre cube d’eau économisé est aussi une économie d’énergie, de maintenance, d’investissements futurs et de dépenses publiques.
De même, dans le domaine de l’électricité, le débat est trop souvent limité à la promotion d’ampoules dites « économiques », alors même que nombre de ces produits sont de faible qualité, à durée de vie réduite, générant des coûts récurrents pour les ménages et une dépendance accrue aux importations.
L’économie des réflexes propose une autre approche : privilégier des équipements intelligents, capables de s’éteindre automatiquement après une période d’inactivité, de limiter les consommations passives et de durer dans le temps. Le critère n’est plus le prix d’achat immédiat, mais le coût économique total sur la durée.
DES EFFETS DIRECTS SUR LE POUVOIR D’ACHAT
L’un des grands avantages de l’économie des réflexes est son impact immédiat sur le niveau de vie.
Moins d’eau gaspillée, moins d’électricité consommée inutilement, moins d’équipements à remplacer : ce sont autant de dépenses évitées pour les ménages.
Autrement dit, le pouvoir d’achat n’augmente pas seulement par l’augmentation des revenus, mais aussi par la réduction intelligente des dépenses contraintes.
Dans des contextes où les marges salariales sont faibles, cette approche est souvent plus efficace, plus rapide et plus socialement équitable que de longues politiques de croissance incertaine.
UN LEVIER MACROÉCONOMIQUE SOUS-ESTIMÉ
À l’échelle nationale, l’économie des réflexes agit comme un amortisseur macroéconomique.
En réduisant les gaspillages énergétiques :
les importations d’équipements diminuent,
les sorties de devises sont limitées,
la balance commerciale s’améliore mécaniquement,
les États réduisent la pression sur leurs infrastructures énergétiques.
Il s’agit là d’une politique de souveraineté économique par la sobriété intelligente, souvent plus efficace que des subventions coûteuses ou des investissements mal ciblés.
UNE VOIE AFRICAINE DU DÉVELOPPEMENT
L’économie des réflexes est particulièrement adaptée aux réalités africaines : croissance démographique rapide, ressources limitées, besoins sociaux urgents, capacités budgétaires contraintes.
Elle repose sur une philosophie simple mais exigeante :
avant de chercher à produire davantage, il faut apprendre à mieux utiliser ce que l’on a.
Cette approche ne s’oppose pas à l’industrialisation, à l’innovation ou à la croissance. Elle les prépare. Elle crée les conditions d’une croissance plus saine, plus durable, plus enracinée dans les réalités locales.
CONCLUSION
L’économie des réflexes n’est pas une théorie de plus.
C’est une invitation à repenser le développement par le bas, par l’usage, par le quotidien.
Maîtriser l’énergie, c’est déjà créer de la richesse.
Réduire le gaspillage, c’est déjà redistribuer.
Optimiser les réflexes, c’est déjà gouverner.
Dans un monde de plus en plus contraint, l’Afrique gagnerait à faire de cette économie de la maîtrise un pilier central de sa trajectoire de développement.

Par Magaye GAYE – Économiste international – Ancien cadre de la BOAD

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